Entrevue : bienvenue dans l’antre de Steve Laflamme, auteur de roman noir

Steve Laflamme publiait son premier roman Le Chercheur d’âme aux Éditions de l’Homme en 2017. Ce sombre suspense a connu un succès retentissant, autant au Québec qu’en Europe. Son aventure littéraire ne faisait alors que commencer, car depuis il a récidivé chez le même éditeur avec Sous un ciel d’abîme (son second dans la série Xavier Martel) en 2019. La même année, il faisait son entrée dans la fameuse collection Les contes interdits (Éd. Ada) avec Peau d’âne. Par la suite, son roman Sans la peau, de la série Xavier Martel (Éd. de l’Homme, 2021) prenait la direction des librairies et s’ensuivait Barbe bleue (Les contes interdits, Éd. Ada) et Cam, policière sans limites (Éd. Corbeau).

En plus de ses nombreuses publications dans le genre, il enseigne la littérature au Cégep Sainte-Foy, notamment le cours de littérature policière et  « …a fait partie du comité de rédaction de la revue Québec français, de 2003 à 2011… » où il était corédacteur en chef et chroniqueur sur le fantastique.

Je me suis donc penchée avec lui sur les caractéristiques de la littérature d’horreur pour Le Pigeon décoiffé, notamment pour vous aider à saisir les bases de l’écriture, mais aussi pour vous faire découvrir son univers.

On associe souvent le roman d’horreur à plusieurs autres genres dont celui du fantastique ou du roman policier. En quoi pensez-vous que ce genre littéraire se démarque ?

« Le récit d’horreur peut être totalement dépourvu de surnaturel, donc il n’est pas nécessairement l’apanage du fantastique. Il est tout à fait possible que l’horreur survienne dans un cadre bien réaliste. En ce qui concerne son lien avec le policier, je le verrais non seulement dans certains romans de tueurs en série (comme mon premier roman Le Chercheur d’âme, quoique je le considère plutôt comme un thriller que comme un récit d’horreur), mais aussi dans la catégorie du roman noir, qui met l’accent sur le criminel et ses motifs, ainsi que sur la noirceur de l’âme humaine. »

Steve Laflamme explique de surcroit que ce genre vient trouver son sens dans la réaction de dédain qu’il générera chez son lecteur à travers une série d’effets et d’événements percutants.

Et, selon vous, comment peut-on parvenir à générer une certaine peur chez le lecteur ?

« La peur, je ne saurais dire, parce que tout le monde ne reçoit pas un texte de la même manière, et à titre d’auteur, je n’ai que très peu de contrôle sur ce que vivra mon lecteur quand il lira mes œuvres. Toutefois, je peux tenter de le « manipuler gentiment » pour l’amener à ressentir une forme de tension née d’une curiosité à satisfaire.

Par ailleurs, le meilleur vecteur de peur pour le lecteur… c’est souvent lui-même! Dans Le Chercheur d’âme, mon narrateur évoque la résolution d’une enquête sur un pédophile à laquelle mon protagoniste (l’enquêteur) a pris part, et le narrateur ne fournit que quelques détails qui, mis ensemble, permettent au lecteur de s’imaginer le plus terrible :

« “C’est vous qui avez pensé fouiller la niche ?” demande St-Maurice.

Martel opine.

Et tout y était ?

— Tout ce qu’il fallait.

Il n’y avait jamais eu de chien dans la niche. La seule chose qu’elle avait abritée était un lot de pyjamas d’enfants. C’était en plus des menottes et d’un instrument de contention qui semblait issu du Moyen-Âge. » (Le Chercheur d’âme, p.19)

J’aime quand même essayer de susciter la peur chez le lecteur, […] je compte sur l’empathie du lecteur… [en misant] …sur le plan visuel. »

En ce sens, l’auteur nous révèle que Peau d’âne offre quelques scènes particulièrement graphiques pour n’en nommer qu’un seul.

Peau d’âne par Steve Laflamme (Les contes interdits) / Éditions Ada
RÉSUMÉ:

Un magnat des affaires dont les horribles secrets sexuels sont plus puissants que sa fortune. Une épouse dévouée, dont la santé qui périclite fera disparaître la bonté et la lumière dans sa famille. Une adolescente asociale aux aspirations qui font confondre désirs et réalité. Une prostituée maltraitée qui en a trop dit… Mais si toute cette histoire n’était en réalité qu’un leurre? Lorsque sa nourrice lui racontait l’histoire de Peau d’âne, le jeune Louis XIV était incapable de trouver le sommeil. Imaginez si on lui avait lu cette version revisitée, dans laquelle la jeune fille n’a rien de passif et d’ingénu comme celle du conte de Perreault… Oserez-vous ouvrir ce livre comme une porte sur l’inconnu, même s’il vous montre qu’il y a bien pire que de prendre la peau d’un animal?

Mais comment maintenir le lecteur en haleine ?

« Il faut faire vivre au lecteur le « parcours dans l’horreur », selon moi. Une bonne façon d’y arriver consiste à solliciter les sens. On mise souvent sur la vue, dans l’horreur, mais tous les sens peuvent être convoqués dans la description. Une scène de mon roman Barbe bleue montre la protagoniste, la journaliste Iris Tellier, s’enfonçant dans les profondeurs d’une crypte souterraine dans laquelle elle s’attend à découvrir les cadavres de trois femmes introuvables. La tension provient, d’une part, du fait qu’Iris évolue dans une noirceur quasi-totale – ce qui me permet de solliciter l’imagination du lecteur : tout le monde s’est aventuré un jour dans le sous-sol inquiétant d’un vieil oncle et s’est perdu à se figurer ses plus horribles peurs jaillissant de l’obscurité –, mais aussi de la capacité du lecteur de se mettre à la place du personnage et d’assister, impuissant, à la progression d’Iris dans un endroit que lui-même voudrait fuir! La curiosité du lecteur est attisée par les attentes du personnage : Iris s’est donné l’objectif de trouver ces trois mortes. »

L’auteur raconte aussi qu’il travaille ses textes de manière à doser l’information pour mieux créer le suspense et anticiper la potentielle menace, mais encore faut-il savoir aussi le surprendre.

« Dans Barbe bleue, le lecteur s’attend à ce qu’Iris découvre des corps dans cette crypte… mais il ne s’attend pas à ce qu’elle découvre des corps qui sont capables d’agir sur elle par-delà la mort… »

On comprend que le rythme de l’intrigue demeure prépondérant dans la littérature à suspense. Et, Steve Laflamme parle aussi d’entraîner « …le lecteur dans plusieurs directions, en faisant en sorte que le(s) personnage(s) découvrent régulièrement de nouveaux éléments qui font progresser l’intrigue. […] Pour ma part, j’aime dès le premier chapitre (ou le prologue, comme dans l’extrait suivant tiré de Sous un ciel d’abîme) mettre la machine en marche. »

« Lorsqu’il parvint finalement à étirer le cou pour sonder le reste de la pièce, il aperçut une jeune policière étendue au pied de la table.

De l’autre côté de la porte, les coups de feu se multipliaient. Des voix d’hommes ordonnaient, vociféraient.

Rufred hurla à nouveau, se débattit. Ses forces renaissaient progressivement […] Il parvint, sinon à dégager ses épaules, du moins à les mobiliser suffisamment pour redresser le torse de quelques centimètres.

Ce qu’il regretta immédiatement.

Jed lui avait coupé les jambes. Ça, il s’en souvenait. Mais depuis, on lui en avait greffé d’autres.

Deux jambes de Blanc, bouturées à son corps noir. » (Sous un ciel d’abîme, Prologue, p.10)

 

L’auteur me spécifie aussi : « Personnellement, j’aime écrire des histoires dont l’intrigue est complexe, pas nécessairement linéaire; une intrigue dont les rouages se révèlent petit à petit, comme à travers un brouillard qui se dissipe lentement (ou une image qui apparaît progressivement sur un cliché Polaroïd, pour les plus vieux ???? ). Le lecteur reste sur le qui-vive parce qu’il sait que je « tiens mes promesses », c’est-à-dire de lui livrer des clés de compréhension.

J’essaie par ailleurs de m’assurer que dans chacun de mes romans, la très grande majorité de mes chapitres aient une utilité, qu’ils fassent avancer l’histoire. Les personnages découvrent quelque chose de nouveau à chacun de ces chapitres. Voilà qui évite l’accumulation de longueurs qui font stagner l’intrigue. »

Or, il existe plusieurs clichés dans le roman d’horreur, dans celui à caractère surnaturel, on utilise notamment la fameuse maison hantée, un auteur devrait-il éviter de les utiliser ?

«Les clichés du récit d’horreur ne sont pas thématiques ni archétypaux, de mon point de vue. Le film Le sixième sens, au tournant du millénaire, a réalisé le tour de force de renouveler l’archétype du fantôme – un concept pourtant séculaire!

Les clichés tiennent, selon moi, dans des choix qui ont trait à la trame narrative ou actantielle (la belle fille qui se fait trucider sans merci, le moins populaire des garçons qui parvient à survivre) ou encore dans des enchaînements d’actions prévisibles (la jeune femme ou l’enfant qui trébuche en essayant de se sauver, ou encore qui triture une serrure, incapable de déverrouiller la porte dans l’énervement…).»

Et quelles sont les qualités indispensables qu’un auteur d’horreur devrait maitriser ?

« Le « sens du suspense », qui vient avec la capacité de « tenir ses promesses » : si on crée des attentes chez le lecteur, il faut savoir y répondre, quelque part dans le roman.

Il faut aussi une bonne connaissance de ce qui s’est fait avant l’œuvre sur laquelle on planche. L’éditeur Jean Pettigrew parle des littératures de genre comme de littérature « d’empilement » : il faut connaître les classiques, savoir ce qui s’est fait avant qu’on écrive soi-même… et identifier les clichés à éviter. En littérature de genre, plus encore que dans la « littérature générale », chaque œuvre est une brique posée sur un bâtiment dont l’érection s’est amorcée il y a très longtemps.

La capacité à savoir doser s’avère aussi importante (savoir doser la tension ainsi que les effets et l’hémoglobine). Trop, ça finit par anesthésier le lecteur, qui finit par ne plus ressentir grand-chose. Le sang pour le sang, c’est vain et facile. Chaque scène horrifique doit servir à quelque chose, mais aussi être justifiable, dans la trame narrative. »

Il va sans dire que l’histoire mènera vers une finale choc qui saura plaire aux lecteurs de genre. Steve Laflamme raconte qu’il vise la cohérence de l’œuvre et tisse l’issue ultime de manière à ne laisser «aucun bout de ficelle qui dépasse » pour éviter de laisser son lecteur sur sa faim. « Par exemple, je me souviens d’avoir été terriblement déçu, voire frustré, par la fin du roman Ça de Stephen King : j’avais 17 ans et je venais de me taper un roman de 1500 pages… pour qu’on me fasse aboutir devant une araignée géante. Pff!

            Pour ma part, j’écris rarement des fins fermées. Tous mes romans, jusqu’ici, se terminent ou bien de manière à préparer le terrain pour le suivant (ex. dans ma série mettant en scène Xavier Martel), ou bien sur un « punch » qui cherche à dérouter le lecteur (Peau d’âne, Barbe bleue et Cam, policière sans limites). »

N’hésitez donc pas à découvrir les différents romans de Steve Laflamme !

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